TROUVEROY Geoffroy : Le toucher évanescent. Entre empirisme réactif et idéal technoscientifique en kinésithérapie

Publié le 23 juin 2026 Mis à jour le 23 juin 2026
Auteur/Autrice : Geoffroy TROUVEROY
Direction de thèse : Corine PELLUCHON
Discipline : Philosophie pratique
 

Résumé : 

En 1946, la masso-kinésithérapie est créée avec pour objectif le traitement des affections musculo-squelettiques par des techniques manuelles. Or, depuis quelques années, on observe une raréfaction du toucher thérapeutique. Avant d'en chercher la cause, il convient de définir ce toucher et donc de revenir au vécu. Si notre main peut nous ouvrir aux autres et nous initier au monde tactile, c'est en raison, comme le dira Merleau-Ponty dans Le Visible et l'Invisible, du « recroisement en elle du touchant et du tangible ». Ainsi, lorsqu'elle est active, elle est sentie du dedans ; de même que, lorsqu'elle se fait passive, elle est accessible du dehors. Cette réversibilité permet au sujet de se présenter d'un côté comme corps sentant et de l'autre comme corps sensible. Cependant, cette réversibilité du toucher ne peut jamais être réalisée de fait, car ma main droite saisissant ma main gauche ne peut qu'en palper l'enveloppe comme chose du monde et vice-versa. Mais, parce que le toucher kinésithérapique consiste pour deux êtres humains à se toucher l'un l'autre, il faut aussi développer en quoi celui-ci ouvre à l'intercorporéité (pour parler comme Merleau-Ponty). Néanmoins, parce que les kinésithérapeutes perçoivent le toucher comme exclusivement technique, celui-ci est confronté aux techniques modernes. Or, ces nouvelles techniques, qui se manifestent aussi bien sous la forme de machines que sous celle de normes et de protocoles, se déploient comme pro-vocation (terme emprunté à Heidegger) de la nature, contraignant le corps à se présenter comme quelque chose d'évaluable. Le corps du patient est alors arraisonné, en ce qu'il est mis au régime de la rationalité. Or, si ces techniques s'opposent aux techniques intra-culturelles du corps, elles n'en sont pas moins également culturelles. Mais, comme le dit Simondon dans Sur la technique, leur survenue fait courir le risque d'une désadaptation, laquelle disparaît une fois ces techniques intégrées à la culture. Cependant, l'accélération sociale ne semble plus permettre cette intégration, ce qui aboutit à une perpétuelle sensation de désadaptation. Car il faut comprendre, à la suite de Rosa dans Accélération, que cette dynamique est devenue la force motrice des transformations structurelles et culturelles de la modernité. Elle engendre une diminution de la demi-vie des savoirs en kinésithérapie et crée une désynchronisation, une « fracture » entre des générations qui ne parlent plus le même langage technique. De plus, la demande d'une plus grande reconnaissance de la part des kinésithérapeutes semble renforcer ce mécanisme, puisqu'il leur faut légitimer leur demande de reconnaissance par les preuves de leurs accomplissements. Ce processus, toujours selon Rosa, fait sans cesse « tourner la roue de l'accélération ». Enfin, il faut également tenir compte de la proximité du massage avec la caresse, même si, à l'inverse de celle-ci, il n'a pas de finalité érotique. Il n'en demeure pas moins qu'il apparaît comme érotique en puissance, ce qui lui fait courir le risque de le devenir en acte. Or, en raison de la prise de conscience qu'a permis le mouvement #MeeTo, cette proximité semble avoir engendré un regain de soupçons à l'encontre du massage. En conséquence, il convient également de s'interroger sur la relation des kinésithérapeutes à leur corps et à celui de l'autre, mais aussi sur la place de l'intime, de la pudeur et du consentement. Faut-il, en ce cas, maintenir l'apprentissage des techniques du toucher dans la formation en masso-kinésithérapie ? Gageons que, puisque le toucher ne saurait être exclusivement réduit à une technique, son maintien soit profitable. Cependant, si cela nous amène à refuser tout idéal technoscientifique, il convient également de ne pas sombrer dans le misonéisme, au risque de tomber dans une forme d'empirisme réactif. C'est donc en coexistant avec les techniques modernes que le toucher devra trouver sa place.