BOUQUIGNAUD Sophie : La responsabilité à l’épreuve du réel : De la considération de l’exilé malade

Publié le 21 octobre 2022 Mis à jour le 22 juin 2026
Auteur/Autrice : Sophie BOUQUIGNAUD
Direction de thèse : Eric FIAT
Discipline : Philosophie pratique
 

Résumé : 

Ce projet de thèse en philosophie pratique prend sa source dans les injonctions paradoxales mises en lumière par l'accès aux soins des patients exilés à l'hôpital public. Ce sujet nous obligera de travailler la tension qui existe entre la question de la responsabilité, à laquelle nous enjoint l'homme malade, et celle de la justice. L'exil, la maladie grave, et sa manière singulière d'habiter le monde, font du patient exilé une figure paradigmatique de la vulnérabilité. Son espoir d'accéder à des soins médicaux, bien souvent déçu au moment où il en exprime la demande, nourrit des échanges puissants, qui rappellent, avec force, l'asymétrie des conditions de vie entre les hommes et paraît nous enjoindre à une responsabilité pour autrui sous un jour infini et incessible. L'accès aux soins de ces personnes vulnérables, adossé à la décision médicale, au cadre légal, aux politiques sociales, aux directives de l'institution mais aussi à une forme d'engagement de l'autre, présente de nombreux paradoxes, y compris à l'hôpital public. L'existence conjointe de la responsabilité pour autrui et pour le tiers, oblige à des considérations éthiques, où l'autre est tout, et la justice dans ses deux acceptions, à la fois comme vertu mais aussi comme organisation générale et harmonieuse de la vie en société. Si la relation avec le patient témoigne d'une exigence éthique sans relâche et dont nous ne sommes jamais quittes, telle qu'elle est pensée par Levinas, l'introduction de la justice rend compte de la difficulté de la concevoir de façon empirique au sein d'institutions et de l'accorder aux circonstances contingentes des domaines de l'aide et du soin. Le travail de recherche doctorale que je propose de réaliser traitera de ce que semble recouvrir l'épreuve vécue par les personnes malades en situation d'exil, des paradoxes et contradictions qui jalonnent leur parcours de soin, et de nos difficultés à y apporter une réponse juste et circonstanciée, tant individuellement que collectivement. En regard, procéder à l'analyse du concept d'épreuve et chercher à le déployer apparaît intéressant pour penser la situation d'inégalité de ces personnes. Si la maladie, à son seul énoncé, renvoie à une épreuve, pour les personnes en situation d'exil, l'entrée dans les soins, renvoie aussi à d'autres difficultés et obstacles à leur arrivée, et à une très probable précarité administrative et sociale. Le patient exilé présente la particularité d'une superposition d'épreuves, celle de l'homme malade et celle de son non-statut politique et social. Son existence nous semble révélée par la médiation de ses fragilités et de ses précaires conditions de vie. Penser l'injuste interroge sa traduction et questionne la capacité individuelle, celle de l'institution et plus largement du politique, à traiter certaines formes d'existences sociales. Envisagé sous l'angle de l'inégalité sociale et de l'injustice, le vécu singulier de ces personnes questionne leur possible droit à la reconnaissance et la résistance à opposer à ce qui nous apparaît injuste et que nous chercherons à déployer dans ce travail. Ces situations d'exclusion nourrissent la frustration et le sentiment d'impuissance à apporter une réponse à la vulnérabilité d'autrui. Se donner les moyens d'une réponse apparaît telle une nécessité pour s'accorder non seulement aux missions de notre métier, mais plus certainement encore, pour agir conformément à ce que nous pensons, humainement, devoir être. Si, dans les situations de soin, l'exercice délibératif pluri-professionnel constitue une tentative de réponse a minima et témoigne d'une attention à prêter au cheminement vers la décision de soin, il peine pourtant à constituer une réponse en tant que telle. En effet, la discussion met en relief des mécanismes et des enjeux de pouvoirs et montre la possible commutation d'une puissance en domination. De là, l'exigence éthique et politique de la discussion peut-elle être honorée et tenue ? A défaut, et tenant compte du fait de l'impuissance et de l'inégalité, n'y existe-t-il pas, en creux, la possibilité d'une résistance et tenir vivant le souci de justice ?