BORDET Fabienne : De la difficulté de parler de guérison dans le contexte médical

Publié le 22 juin 2026 Mis à jour le 22 juin 2026
Auteur/Autrice : Fabienne BORDET
Direction de thèse : Bertrand QUENTIN
Discipline : Philosophie Pratique
 

Résumé : 

L'image de la médecine occidentale avec ses progrès médicaux est celle d'une médecine sans limite et sans échec notamment avec des moyens techniques et technologiques nombreux. Sa représentation est celle d'une médecine qui permet de guérir, mais cependant dans le parcours de soin d'un patient atteint d'une maladie grave, les termes de « guérison, guérir » ne sont que très rarement employés. La réanimation est une illustration de cette médecine hautement technique qui repousse les limites pour les patients les plus sévèrement atteints. Elle est l'endroit où sont mis en place des traitements dits « invasifs » pour faire face à des situations médicales graves qui mettent en péril la vie. L'objectif principal de la réanimation est de suppléer à des dysfonctionnements d'organes d'un corps agressé par une maladie ou un accident grave. L'annonce de la maladie grave, de ses traitements et des éventuelles complications est bien présente dans le parcours de soins d'un patient et il existe un très grand nombre de recommandations dans la littérature médicale concernant les modalités d'annonce d'une maladie grave ou d'une maladie chronique. A l'opposé, l'annonce d'une guérison ne fait pas partie du parcours de soins d'un patient. A l'issue d'une prise en charge de l'enfant en réanimation, la guérison n'est qu'exceptionnellement évoquée par les soignants, embarrassés avec cette notion à ce moment de la prise en charge et encore plus mal à l'aise avec cette notion difficile à cerner chez un patient en développement. Mais une fois les soins concernant la maladie achevés : l'annonce d'une guérison reste inexistante, n'arrive pas. Si à titre individuel pour un patient donné, l'annonce d'une guérison n'existe pas car le terme de guérison est difficile à employer pour les soignants, en revanche, la notion de guérison se rencontre très souvent dans les publications médicales. Ainsi, on lit par exemple qu'aujourd'hui, on guérit telle maladie. La notion de guérison telle qu'il est décrite dans la littérature médicale s'inscrit presque exclusivement dans une logique curative et cette représentation est due essentiellement à la scientifisation de la médecine, aux progrès médicaux, et à la littérature médicale qui en découle. Cette notion est définie par un « taux de survie » à un « temps donné » qui est le principal objectif d'évaluation ou d'étude d'une thérapeutique sur une pathologie, le but idéal de toute prise en charge thérapeutique. Ainsi donc, le « taux de survie » à un « temps donné » représente la notion de guérison ou tout du moins la capacité pour un traitement de « guérir » selon l'Evidence Based Medecine. Cette définition de la guérison reste abstraite, imprécise, extrêmement réductrice et cette représentation ne reflète en rien le quotidien du patient durant son parcours de soin. Si la guérison est un but idéal recherché dans toute prise en charge de patients, cette notion reste très peu investie dans le parcours singulier du patient par les différents domaines de la médecine. Ce paradoxe nous interpelle sur le sens que nous donnons à notre médecine : une médecine qui est une approche scientifique de la maladie, plus enclin à guérir une maladie qu'un patient, qui malgré une relation de soin en oublie les mots « guérison, guérir » dans le parcours de soins du patient. Face à ces constats, on peut se poser la question de savoir si la médecine détient vraiment le pouvoir de guérir un patient puisque tout en n'étant pas impensée le terme de guérison est non-dit. Qu'est ce qui rend les soignants si prudents à l'évocation d'une guérison ? Qu'est que cela dit de notre médecine, des soignants et du sens que nous donnons au soin au terme de guérison ?