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Axe fédérateur: gouvernementalité et globalisation

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Les analyses menées au sein du Largotec ont souvent convergé vers le constat, somme toute banal, d’une transformation des modes d’action de la puissance publique dans un sens apparaissant moins contraignant, voire dans certains cas d’un retrait de celle-ci de la sphère sociale, accompagnée d’une sophistication des outils de gouvernement et de pouvoir qui rend ceux-ci plus efficaces à certains égards (faire faire sous l’effet d’injonctions ou de contraintes intériorisées par les acteurs) et moins performants à d’autres (comme par exemple dans le cas de la régulation des activités financières).

En d’autres termes, la transformation ou la réduction de la puissance publique s’accompagnerait de l’accroissement du contrôle social et des outils de gouvernement. C’est cette situation paradoxale qu’a analysé l’ouvrage «Gouvernance et normativité, la gouvernance des sociétés contemporaines au regard des mutations de la normativité » qui a dressé l’hypothèse d’un pouvoir fondé sur l’autonomie et la responsabilité et que le colloque « l’État moralisateur » co-piloté par nos deux laboratoires a exploré sous un autre angle, celui du pluralisme des registres normatifs mobilisés par l’État parmi lesquels la morale connaît un retour remarqué. De leur côté, les chercheurs de l’ex-laboratoire EEP-IHA trouvent dans cet axe de recherche un prolongement naturel aux travaux qu'ils ont notamment menés au sujet de la gouvernance du monde hospitalier (sa « managérialisation »).

Il s’agira de tester scientifiquement l’hypothèse d’un possible hiatus entre les principes de l’éthique et les normes de la nouvelle gouvernance pourtant présentées comme inspirées par lesdits principes. Hypothèse déjà travaillée lors du colloque sur "l'Etat moralisateur".
Analyser la gouvernementalité des sociétés en contexte de globalisation nous permettra de poser les linéaments d’une éthique médicale comparée, discipline rendue indispensable par le dit contexte et par les confrontations dans le monde du soin au sens large du terme de populations d’origines diverses. Nous approfondirons notre analyse de cette situation en partant notamment des hypothèses de travail forgées par Michel Foucault. Il ne s’agira pas ici de travailler sur son œuvre mais de partir d’un certain nombre de pistes tracées par lui pour analyser autrement les outils mobilisés pour gouverner la société dans un contexte qui promeut à l’échelle mondiale les valeurs de liberté, d’autonomie individuelle et tend à dévaloriser toute verticalité et unilatéralité du pouvoir en même temps que la souveraineté des États. Ainsi, nous considérerons la notion de gouvernementalité comme « (...) l’ensemble des pratiques par lesquelles on peut constituer définir, organiser, instrumentaliser les stratégies que les individus, dans leur liberté, peuvent avoir les uns à l’égard des autres. » (M. Foucault, Dits et écrits t.IV, NRF, 1994, p. 728). Ce que nous étudierons plus particulièrement à travers cette notion, ce sont «(...) les pratiques complexes et multiples d’une gouvernementalité qui suppose d’un côté des formes rationnelles, des procédures techniques, des instrumentations à travers lesquelles elle s’exerce et, d’autre part, des jeux stratégiques qui rendent instables et réversibles les relations de pouvoir qu’elles doivent assurer. » (idem p. 582).

Cette approche nous semble avoir un fort intérêt heuristique pour plusieurs raisons : elle dépasse l’État et les institutions, sans les nier, en s’intéressant à toutes les manières de gouverner les individus, elle interroge la distinction entre politique et non politique et surtout, pour ces raisons mêmes, elle semble particulièrement adaptée pour analyser le politique à l’heure d’une globalisation qui peut faire l’objet d’approches diverses mais dont on voit bien qu’elle réinterroge pour le moins les grandes catégories sur lesquelles s’est déployé le pouvoir telles que l’État, la souveraineté ou la loi. Si la globalisation entendue comme un processus en cours, voire comme une étape particulière d’une mondialisation considérée comme un phénomène ancien (cf. Braudel, La dynamique du capitalisme, Arthaud, 1985 ; Morin, Kern, Terre-Patrie, Seuil, 1993 ; Michalet, Qu’est-ce que la mondialisation ?, La Découverte, 2002) est une caractéristique majeure du contexte dans lequel évoluent les sociétés contemporaines, elle ne suffit pas à le caractériser. Ce qui interroge sur les modalités actuelles et en mutation de la gouvernementalité des sociétés, c’est aussi la montée de la valeur de l’individualisme et des appels à l’autonomie alors que la plupart des activités sociales (l’emploi, l’éducation, la consommation, la communication, la santé) sont plus socialisées que jamais, d’où les interrogations tant sur le lien social (atteint, délité, fracturé) que sur les structures et les normes collectives. On peut voir là un des effets de l’influence des idées et des normes néo-libérales en même temps qu’une de leurs limites.

Comme l’écrit Zygmunt Bauman, analysant le fonctionnement des sociétés actuelles qu’il qualifie de « liquides » compte tenu de la rapidité des évolutions, de la fluidité des situations et de la fragilisation des structures et des institutions « Paradoxalement, quand on exige de l'individu qu'il prenne sa vie en mains, et quand on fait pression sur lui en ce sens, on aboutit à moins de contrôle individuel sur le cours de la vie » (Bauman, La société assiégée, Le Rouergue Chambon, 2005, p. 100). Même si cette problématique renoue avec ce qu’écrivait Émile Durkheim (De la division du travail social, PUF, 1998, p. XLIII) il y a plus d’un siècle («Comment se fait-il que tout en devenant plus autonome, l’individu dépende plus étroitement de la société ? Comment peut-il à la fois être plus personnel et plus solidaire ? »), le contexte actuel est celui d’une société dont on peine à discerner la nature comme le dit la diversité des qualificatifs qu’on lui attribue : société du risque, liquide post-moderne, post- industrielle, hyper-individualiste etc.

Parmi les autres caractéristiques notables et rendant complexe la gouvernementalité de ces sociétés contemporaines, il aussi faut noter l’évolution du rapport au temps. La pression du court-terme, de l’urgence (Aubert, Le culte de l’urgence, Champs Actuel, 2004) et l’accélération des techniques et du social (Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010) pèsent sur l’action publique comme sur les modes de gestion privée en fragilisant les statuts et les engagements des individus alors même que leur vie s’allonge et que les repères d’âge et de génération se transforment. Cette pression se fait par exemple sentir de manière particulièrement aiguë dans le monde du soin (passage de la dotation globale à la « T2A »), rendant parfois difficile la fidélité aux principes éthiques essentiels. Comme le suggère Jean-François Bayart à propos de la notion de « globalisation » (Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Fayard, 2004), la mondialisation peut être également analysée comme un mouvement « d’unification du monde » qui procède d’une « mutation de son espace-temps ». Dans ce cadre, c’est l’accélération des échanges (commerciaux, culturels, humains) qui contribue à cette « unification » et à cette « compression » et qui conduit, comme l’affirme le sociologue anglais Anthony Giddens, pour désigner « la modernité », à « l’extension et à l’intensification à l’échelle du monde des relations sociales » (The consequences of Modernity, Stanford, 1990). C’est bien la gouvernementalité de ces relations sociales étendues et intensifiées que l’on se propose de mettre au cœur de nos recherches.



mise à jour le 23 janvier 2015

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