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Largotec'Infos n°7 - Mars 2010

À propos de l’interdisciplinarité


Quel que soit le vocable employé – interdisciplinarité, transdisciplinarité, multidisciplinarité… - la réalité sous-jacente n’a pas bonne presse dans l’Université française. Au mieux il s’agirait d’un ectoplasme, au pire d’une prétentieuse mystification. Pour paraphraser Bernard Shaw : faute de parvenir à être spécialiste de quelque chose on s’autoproclamerait spécialiste de tout… et donc de rien. Et on cèderait au vertige de la pensée totalisante. Il y a du vrai dans la critique et donc dans l’attachement aux bons vieux champs disciplinaires. Chaque discipline a sa logique et sa boite à outils conceptuelle qui demandent un long apprentissage et un maniement rigoureux avant de parvenir à les bien maîtriser. Sauf à être un génie – ce qui est tout de même rare – on ne peut devenir, simultanément, un bon juriste, un bon sociologue, un bon historien…et quiconque s’est un peu frotté à de la discipline différente sait bien les difficultés et les dangers de l’opération : on ne parle pas la même langue et même les concepts identiques ne véhiculent pas forcément un contenu similaire.
Il n’en reste pas moins – étonnant mystère… ! – que les langues sont traductibles entre elles et que, sans que chacun doive renoncer à sa rigueur disciplinaire, il n’est pas interdit de se pencher, avec d’autres, sur des objets communs. C’est même, peut être, plutôt recommandé quand il s’agit d’objets complexes et donc à fort potentiel heuristique : la gouvernance par exemple ! Dans ce cas en effet, aucune démarche méthodologique ne peut prétendre, à elle seule, épuiser lesdits objets.
Et ce n’est pas faire injure à la raison. Si, en effet, la raison est une, les rationalités sont diverses et complémentaires. Pour la simple…raison qu’elles ont, chacune, un mode de fonctionnement spécifique donc partiel et insuffisant. Ce que développe remarquablement un philosophe contemporain, Francis Jacques. La rationalité scientifique, explique-t-il fonctionne sur le mode du problème, la rationalité philosophique sur le mode de l’interrogation, la rationalité poétique sur le mode de l’énigme, la rationalité théologique sur le mode du mystère… Et chacune a son efficience : la solution pour la science, la signification pour la philosophie, le dévoilement pour la poésie, l’élucidation pour la théologie…Mais chacune de ces démarches laisse ainsi un reliquat, un résidu, qu’il appartient, précisément, aux autres de reprendre. Et c’est souvent de ces reprises que surgit, au détour d’un chemin de traverse, une luminosité nouvelle ou une perspective insoupçonnée.
Moyennant quoi, si l’on suit notre philosophe, la priorité de notre époque serait de transcender les enclosures de la spécialisation et de refonder « la globalité de l’ego interrogans ». Vaste programme, dira-t-on ! Et il est certes, on l’a vu, impossible « en ego » mais plus facile, certainement, « en labo ».
 
Pierre Henri Chalvidan, Directeur adjoint du Largotec
  • Dates
    Créé le 14 avril 2010